Promouvoir les sciences
chez les femmes

Interview de Martine SAUNIER, ex-technicienne du goupe Thales, aujourd’hui administrateur salariée chez Thales SA, représentante syndicale et Marraine de l'association « Elles bougent »

(Vidéo à venir)

Quel a été votre parcours d’étudiante ?

Ma formation s’est appuyée sur 3 piliers : technique (DUT de Mesures Physiques), linguistique (Cambridge University Proficiency in English) et compétences relationnelles (BAFA puis formation professionnelle).

Quel a été votre parcours professionnel ?

Une première expérience d’enseignement pendant un an dans un lycée Britannique en tant qu’assistante de français a été passionnante.
Cependant à mon retour en France ce plus dans mon CV n’a pas été reconnu par les employeurs, j’ai traversé une année de « galère » avec des jobs alimentaires (caissière, femme de ménage…), des missions d’intérim comme technicienne mesures physiques, un stage « Barre » pendant 6 mois de formation à l’école d’ingénieurs de papeterie de Grenoble.
J’ai eu accès à un contrat à durée indéterminée chez Thomson devenu Thales en 1980 et je suis toujours salariée de ce groupe d’électronique.

Quel fut votre évolution de carrière et qu’est ce qui vous a motivé à suivre d’autres voies en parallèle ?

Mon accès à l’emploi et mon histoire personnelle, en particulier des amitiés forgées en Angleterre m’ont rendu très sensible aux aspects sociaux, humains et à la lutte contre les discriminations (de genre ou raciales). Dès 1982, j’ai accepté de m’impliquer dans les mandats syndicaux.
La rencontre de deux femmes prestataires en accompagnement du changement a été comme une évidence : les compétences relationnelles s’apprennent même si les comportements de certains sont plus intuitifs.

Quelles ont été vos motivations pour faire des sciences en particulier le métier de technicienne? Qu'est ce qui vous a passionné dans votre métier ?

Le système éducatif français pratique une sélection par les maths, j’ai eu un niveau suffisant pour passer le bac scientifique. Mon rêve de lycée était de devenir professeure d’anglais. Mes parents m’ont dissuadée argumentant que c’était une filière bouchée et sélective. Mon besoin d’autonomie m’a fait opter pour un DUT. Lors d’un forum des métiers un technicien issu de l’IUT de Mesures Physiques de Grenoble m’a venté la place de l’anglais dans ces études… Effectivement, c’est par l’intermédiaire de l’IUT que j’ai eu l’opportunité de partir un an en Angleterre à l’issue des deux années d’études.

En quoi consistait votre emploi de technicienne chez Thalès ?

Pendant les premières années, mes missions ont été techniques (Physico-chimie des écrans pour tubes, Mesures électroniques d'écrans, Procédés de photo-lithogravure pour filtres colorés, écrans et panneaux à plasma, Analyses au microscope électronique à balayage).
Des tâches de support et d’encadrement ont été les miennes après quelques années, valorisant davantage mes compétences relationnelles ( Suivi des prototypes et mise en place d'outils ISO 9001 dans le secteur développement, Mise au point d'une base de données technique pour les tubes, Responsabilité des "facilities" d'une salle blanche).
Enfin j’ai pu capitaliser mes compétences en anglais dans le métier de services aux clients à l’international. Grâce aux outils informatiques j’ai pu être en charge des USA tout en pratiquant un horaire matinal afin d’être présente pour mes deux filles.
En parallèle à ces métiers techniques, mon engagement en tant que partenaire sociale a grandi pour aboutir à ma mission actuelle : Mandat d’administrateur salariée à Thales SA et impliquée dans de nombreuses actions avec un goût prononcé pour les dossiers « qualité de vie au travail » et « égalité professionnelle entre les femmes et les hommes ». Ce poste renforce une vision élargie qui me permet de porter la voix des salariés au niveau de décision le plus élevé.

En tant que femme, avez-vous ressenti des réticences de votre entourage plus ou moins proche ou subi des remarques à exercer en tant que technicienne ?

J’ai eu la chance que mon milieu familial m’encourage et surtout ait construit les éléments de ma personnalité rendant possible cette orientation.
Lors de ma recherche d’emploi, la mixité n’était pas encore monnaie courante et je me souviens encore avoir reçu en pleine face un « on ne prend pas de femmes » lors de mon entrée dans une agence d’intérim – c’était en 1979 !
Dans le milieu professionnel j’observe de grands changements depuis mon embauche. Le « vous savez dans quel sens on visse, vous ?! » entendu au début des années 80 est politiquement incorrect aujourd’hui. Le comportement de mon chef de service serait sanctionné (une femme « moche » était exclu de son service et les stéréotypes étaient exprimés sans retenue). Les choses sont peut-être plus insidieuses aujourd’hui ?
Pour me sentir crédible comme technicienne, je me suis habillée en garçon (jean, pull large et baskets) pendant près d’une dizaine d’années avant d’assumer ma féminité.

Regrettez-vous l'absence de filles dans le domaine technique actuellement ?

Je suis sûre que le faible pourcentage de femmes (22% parmi les 65 000 salariés du groupe Thales) est un handicap, que la diversité est une chance et une source de meilleures performances et qualité de vie au travail.

Quels conseils donneriez-vous à une fille qui veut faire des sciences mais qui pense que ce n'est pas fait pour elle ou que c'est un univers trop masculin?

Osez être vous-même, unique et différente. Sachez être visible pour une meilleure évolution de carrière. Créez votre réseau pour avoir les informations et choisir votre parcours. Affirmez-vous sans être agressive (méthode de communication non violente = je parle de moi, de mes émotions et besoins pour faire une demande à mes interlocuteurs). Soyez actrice, choisissez et ne laissez pas les autres le faire à votre place.

Le domaine de l’industrie peut faire peur pour une jeune fille et l’industrie est devenue un terme « péjoratif ». Qu’en pensez-vous ? Une fille peut-elle s’épanouir pleinement dans l’industrie ?

Le statut social des grands groupes industriels permet à une femme de gérer en parallèle sa vie professionnelle et personnelle : horaires, congés, accès au temps partiel choisi, salaire, activités des comités d’entreprise pour soi et sa famille… Aujourd’hui, une femme a plus de chance d’être recrutée car les accords pour augmenter la mixité dans ces grandes entreprises vont faire pencher la balance en faveur de la femme à profil égal.

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur l’association « Elles bougent » ?

La mission de cette association est la promotion des métiers techniques et scientifiques auprès des jeunes femmes, élèves de collège ou lycée. Des marraines (femmes actives techniciennes ou ingénieures) viennent témoigner de leur expérience dans les écoles. C’est aussi un réseau, une porte d’entrée pour une visite d’entreprise, un stage ou une candidature. Ces femmes sont bénévoles, cette action fait sens pour elles car elles aspirent à une plus grande mixité dans l’entreprise.

Etes-vous optimiste quant à l’évolution des mentalités sur le statut de femme dans un domaine technique ou scientifique ?

J’ai 57 ans, je peux témoigner du chemin parcouru depuis mon entrée dans la vie active. Cependant ce changement de culture est lent, tous les individus ne progressent pas à la même vitesse. Il est encore nécessaire d’agir et de maintenir le cap. Les éléments extérieurs à l’entreprise sont fondamentaux. L’école est un facteur de progrès et c’est dès la maternelle que les garçons et les filles peuvent construire plus de mixité.